La défense européenne dans le coma

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Je donne régulièrement des conférences portant ce titre, non pour faire « accrocheur » mais parce que c’est la triste réalité. D’un homme dans le coma, très vite on ne parle plus, voyez Sharon hier et Schumacher aujourd’hui. Mais pour l’Européen ardent que je suis, il faut continuer à parler de défense européenne, en faisant le pari que son coma ne soit pas irréversible.

Je vais donc l’évoquer ici, cher lecteur du CiDAN, citoyen d’Europe. Je sais depuis longtemps qu’on ne fera pas l’Europe politique, pas plus que la défense commune européenne, seulement entre politiciens et experts. C’est pourquoi, il y aura bientôt vingt ans, j’ai proposé au CiDAN de travailler sur le thème de la « conscience européenne de défense », indispensable complément citoyen de la « politique européenne de défense ». Nous avons rédigé un « Manifeste de Klingenthal » qui lançait la réflexion. Je suis heureux de constater que les rencontres annuelles de Klingenthal perdurent et approfondissent ce concept.

Cher lecteur, il n’y a plus et il ne peut plus y avoir de défenses nationales dans l’Union européenne. Même si on fait comme s’il y en avait encore, sache que l’on te trompe. Depuis longtemps, on ne peut défendre le territoire et les populations d’Europe autrement que par une défense commune. Pendant les quarante ans de guerre froide, cette défense a été assumée par l’Otan, dominée par les Etats-Unis. Depuis la disparition du Pacte de Varsovie et l’implosion de l’URSS, il est permis de se demander si l’Otan demeure l’outil pertinent de la défense européenne. C’est bien parce qu’il y a un doute que la nécessité d’une défense commune européenne autonome est affirmée dans tous les grands traités européens, de Maastricht en 1992 à Lisbonne en 2007.

Mais dans le même souffle, les mêmes traités disent que « cependant, la défense collective incombe à l’Otan pour ceux qui en font partie », c’est-à-dire vingt-trois des vingt-huit membres de l’UE. Il y a là comme une contradiction. Pourquoi ? Parce que l’Otan est justement l’obstacle majeur pour l’édification d’une défense commune européenne indépendante. Tu vas comprendre pourquoi, cher lecteur, même si tu ne t’éveilles pas chaque matin le front lourd de pensées politico-stratégiques.

Une défense européenne indépendante digne de ce nom, c’est de l’argent, beaucoup d’argent : bien plus que les 180 milliards d’euros (2013) que consacrent ensemble à leur défense les vingt-huit pays de l’UE, soit 1,2% du PIB total. Encore ces chiffres doivent-ils être fortement corrigés à la baisse pour tenir compte de l’énorme gâchis que représentent vingt-huit budgets de défense juxtaposés, sans coordination aucune.

A titre de comparaison, en 2013, les Etats-Unis ont consacré à leur défense 590 milliards d’euros soit 4% d’un PIB équivalent à celui de l’Union européenne : 15 000 milliards de dollars environ. Je t’entends bien : les Etats-Unis ont d’autres ambitions géopolitiques que les nôtres et nous n’avons pas à calquer notre politique de défense sur la leur. Accorde-moi cependant, que l’écart des capacités stratégiques est à ce point abyssal entre les Etats-Unis et l’Europe qu’il ne faut pas s’étonner si celle-ci est sans influence sur la marche du monde, même là où ses intérêts majeurs sont engagés, comme en Europe orientale ou au Proche et Moyen Orient.

Tu me diras: « Et alors ! Pourquoi gaspiller nos sous pour notre sécurité si le Grand Frère y pourvoit, au travers de l’Alliance ? ». Tu pourrais avoir raison puisque c’est exactement le raisonnement que tiennent sans te le dire les gouvernements européens en rognant toujours plus sur les budgets de défense. La vérité est qu’ils nous trompent, et je vais te dire pourquoi. Lorsque l’on confie la responsabilité de sa défense à un autre, cet autre serait-il un allié de toujours, il faut quand même avoir des garanties suffisantes qu’il tiendra ses engagements.

Arrêtons-nous un instant sur cet engagement théorique des Etats-Unis résultant de l’article 5 du traité de l’Alliance atlantique. Pendant toute la guerre froide, interdire l’arrivée des Russes sur les côtes atlantiques était une question de vie ou de mort pour les Européens et une question de vie tout court pour les Américains. Or les Européens ne se sont pas satisfaits des seuls termes d’un traité mais n’ont cessé de demander des assurances concrètes de l’engagement américain en cas d’attaque du Pacte de Varsovie. C’est ainsi que plus de 300 000 GI stationnaient en Europe et qu’y était stocké un nombre considérable d’armes nucléaires tactiques, ainsi que le matériel lourd d’un corps d’armée planifié en renforcement rapide depuis les Etats-Unis. On peut donc dire que pendant la guerre froide existait une véritable communauté d’intérêts et de destin des deux côtés de l’Atlantique et que Kennedy pouvait s’autoriser à dire lors de sa visite historique à Berlin : « Ich bin ein Berliner ! »

Qu’en est-il aujourd’hui de cette « communauté fusionnelle » garante de l’engagement américain ? ». J’ose dire qu’elle est un leurre, non pas seulement parce qu’il n’y a plus de présence militaire américaine significative en Europe mais surtout parce que les rapports entre les Etats-Unis  et l’Europe ont été profondément modifiés depuis 1990.

J’ai développé ce point lors d’autres contributions et me limiterai ici à trois citations de personnalités américaines.

La première est de Robert Kagan, politologue néoconservateur bien connu aux Etats-Unis, auteur du livre « La puissance et la faiblesse » (2003) dont voici la première phrase :

« Il est temps de cesser de faire comme si l’Europe et les Etats-Unis partageaient la même vision  du monde, ou même s’ils vivaient sur une même planète ».

La deuxième est de Patrice Hugonnet, professeur d’histoire française à Harvard, très francophile :

« Nous sommes en train de vivre un grand tournant dans l’histoire de ce vieux couple (Etats-Unis – Europe)… un divorce me semble inévitable » (Le Monde 03-11-2004).

La troisième est de messieurs Shapiro et Witney, du Think-tank European Council on Foreign Relations :

« Les Européens entretiennent avec les Etats-Unis une relation infantile et fétichiste, nourrie d’illusions, dont celle que les intérêts des Américains et des Européens sont fondamentalement les mêmes et celle selon laquelle la sécurité de l’Europe dépend encore de la protection américaine » (Le Monde 05-11-2009).

En France, quelques rares analystes tiennent le même langage, dont Philippe Immarigeon, un des meilleurs experts des relations transatlantiques.

Faut-il que nous soyions assez sourds pour ne pas entendre des vérités aussi simples ? Les intérêts des Etats-Unis et de l’Europe ne cessent de diverger, qu’il s’agisse de la relation avec la Russie, l’Asie centrale, le monde arabe, la Chine, sans que je puisse ici développer davantage.

Si tu voulais bien me suivre jusqu’ici, cher lecteur, comment peut-on croire qu’une organisation militaire aussi intégrée que l’Otan puisse répondre à des besoins de sécurité et de défense européens aussi différents que ceux des Etats-Unis ? Comment peut-on encore demander aux Etats-Unis de prendre des engagements qu’ils ne tiendront pas ? Il ne faut surtout pas leur en faire le procès.

Bien entendu, si le citoyen d’Europe n’a pas conscience du risque énorme que nous prenons en confiant l’essentiel de notre défense à autrui, les pouvoirs européens en ont conscience, eux, mais ils mentent à ceux qu’ils gouvernent par manque de courage politique. Je considère qu’il est indigne de ces pouvoirs d’attendre d’autrui ce qu’ils peuvent assumer eux-mêmes, en toute indépendance, c’est-à-dire la défense globale de l’Europe et de ses intérêts dans le monde.

Je souhaite que la France revienne à la pointe du combat pour la conquête de l’indépendance stratégique de l’Europe, qui passe par la disparition de l’Otan, en la laissant mourir à petit feu si on n’a pas le courage de la tuer d’un seul coup. Cette organisation à bout de souffle serait avantageusement remplacée par une alliance transatlantique classique à deux piliers équivalents, en lieu et place d’un système totalement déséquilibré, avec un pilier nord-américain et vingt six colonnettes européennes.

La France serait-elle seule sur cette ligne ? Serait-ce la première fois, de 1789 à de Gaulle ? J’ai la conviction que d’autres nous suivront, à commencer par l’Allemagne qui devrait sortir bientôt de l’effacement diplomatique relatif et de son « vide militaire ». Pour la défense comme pour le reste, l’alternative pour l’Europe est simple : S’UNIR ou S’EFFACER ; une diplomatie commune et une défense commune (incarnée par une force européenne qui pourrait n’être rien d’autre, initialement, que l’Otan sans les Américains)… ou la balkanisation assurée. Est-ce si difficile à admettre ?

Je dis la même chose sous différentes formes depuis plus de vingt ans et ne me fais aucune illusion sur l’écho que peut avoir un vieux général en retraite face à la « bien-pensance » officielle, politique et militaire. C’est pourquoi, pour donner peut-être un peu plus de force à mon discours, je fais appel, pour conclure, à un autre général disparu…, mais d’un autre poids, celui-là !

« On parle de l’Unité de l’Europe…Mais il ne peut y avoir de personnalité de l’Europe si l’Europe n’a pas sa personnalité au point de vue de la défense. La défense est toujours à la base de la politique. Quand on ne veut pas se défendre, ou bien on est conquis par certains, ou bien on est protégé par d’autres… Il faut que l’Europe ait sa personnalité donc sa propre défense…cela veut dire qu’il lui faut une direction, un plan et des moyens qui soient les siens…

Il y a l’Otan. Qu’est ce que l’Otan ? C’est la somme des Américains, de l’Europe et de quelques accessoires. Mais ce n’est pas la défense de l’Europe par l’Europe. C’est la défense de l’Europe par les Américains ! »

                                                                                         Charles de Gaulle      17-07 1961

 

 

Général d’armée (CR) Jean COT