Pour une approche réaliste de l’Europe de la défense.

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Plus de 10 ans après la mise en place des instruments d’une Politique Européenne de Sécurité et de Défense, force est de constater que les capacités de défense européennes autonomes n’ont guère progressé et que sur fond de crise financière et budgétaire celles-ci semblent promises au déclin.

Pourtant, le développement de capacités militaires européennes dans l’UE fait sens pour 3 raisons : il répond à une évolution de l’engagement américain en Europe et favorise la pérennité du lien transatlantique, il pallie les déficiences nationales et il est une composante naturelle de la construction européenne, il.

– La défense de l’Europe est assurée depuis 65 ans par l’Otan, c’est-à-dire essentiellement par les Etats-Unis, dont les capacités militaires sont supérieures à celles de l’ensemble de l’UE et dont les contributions avoisinent généralement 75% de l’effort commun. Or ce rôle central des Etats-Unis dans la défense de l’Europe se trouve remis en cause par les nouvelles orientations stratégiques américaines (priorité à la zone Asie-Pacifique). Concomitamment, les Européens sont pressés par leur allié américain d’assumer désormais une part plus importante du fardeau de leur sécurité. La capacité des Européens à mieux l’assurer conditionne ainsi la pérennité du lien transatlantique. La réalisation de capacités européennes dans l’UE ne pénaliserait ni les nations ni l’Otan. L’argument de la duplication entre les deux organisations est infondé dès lors que ce ne sont que des cadres d’emploi multinationaux et que les forces et les moyens sont fournis à l’une ou à l’autre par leurs Etats membres. Seuls certains moyens de commandement doivent exister dans les deux organisations, représentant une dépense négligeable à l’échelle européenne. On voit mal par ailleurs comment l’Otan serait affectée par le fait que l’UE devienne un véritable acteur de sécurité et de défense. Il suffirait de prévoir les dispositions de commandement permettant  à l’UE soit d’agir de façon autonome (quand les Etats-Unis ne s’engagent pas), soit de s’intégrer dans une chaine de commandement transatlantique en cas d’intervention sous leadership américain.

– Dans le contexte actuel, les pays européens – sans exception – sont de moins en moins en mesure d’assumer individuellement la responsabilité d’opérations militaires, ni même de couvrir tout le spectre des capacités nécessaires à leur défense. L’intervention en Libye de 2011 a clairement démontré les limites des capacités des pays européens les plus puissants militairement (France et Royaume Uni), même agissant conjointement. La crise économique actuelle rend en outre peu vraisemblable une augmentation sensible des budgets de défense à court, voire à moyen terme. Le renforcement des capacités des pays européens ne peut donc résulter que de l’union de leurs forces, laquelle peut se réaliser dans trois cadres : l’Otan, les coalitions et l’UE. Or force est de constater que toutes les tentatives de création  d’un « pilier européen » dans l’Otan sont restées vaines depuis 1994, les Américains, notamment, étant opposés à un « caucus européen ». Quant aux formats  de coopération bi- ou multilatéraux au sein de l’UE, ils n’ont pas abouti jusqu’ici à un renforcement significatif des capacités européennes.

– Au final, l’UE est certainement le cadre le plus réaliste et efficace pour mettre en place les capacités dont les Européens ont besoin : leur proximité géographique et des contraintes budgétaires semblables justifient qu’ils organisent ensemble la défense de leurs intérêts communs. Une défense européenne responsable ne peut être crédible que si elle est autonome, ce qui implique que les indispensables partages et mutualisations de moyens (« pooling and sharing ») soient organisés dans et par l’UE. Cette option se trouve d’ailleurs confortée par le fait que l’UE, organisation globale, peut mettre en œuvre un ensemble très complet d’instruments civils et militaires pour sa défense.

Comment donner corps à ce projet ?

Le projet d’intégration dans l’UE doit aller plus loin que la coopération intergouvernementale.  Il n’a de sens que s’il ne vise pas seulement à créer une chaine de commandement intégrée mettant en œuvre des moyens nationaux (ce qui est le cas de l’Otan) mais s’il permet de constituer des capacités militaires européennes intégrées plus fortes, par mutualisation et partage, ce qui implique la mise sur pied en parallèle  d’un leadership politique européen. Là est le point clé, car un tel projet se fonde sur les principes de solidarité et de subsidiarité et comporte la réduction des divergences d’intérêts nationaux, l’identification d’intérêts communs européens, la convergence des politiques étrangères, et une stratégie de défense européenne. Tout cela n’est pas envisageable sans la compréhension et le soutien des citoyens européens. La priorité est donc à l’information de ceux-ci sur les intérêts communs de sécurité des pays de l’UE, sur l’intérêt d’une approche commune de leur défense mais aussi sur les exigences de solidarité que cela comporte. Ils doivent comprendre en particulier que la seule alternative au grignotage des souverainetés nationales généré par la mondialisation est dans la recherche de la « masse critique » que seule l’Union européenne peut apporter, et qui implique un certain partage de souveraineté au niveau européen.  Seul un projet clair et ambitieux est susceptible de les mobiliser.

Jusqu’ici, l’Europe de la défense n’est pas l’expression d’une politique de défense de l’UE mais la simple intersection commune des politiques de défense nationales de ses pays membres. Il est pourtant clair que l’addition de 27 politiques de sécurité hétérogènes et parfois divergentes ne saurait répondre au besoin de défense de l’UE et de l’enjeu qu’elle représente : un territoire de 4 millions de km2,  peuplé de 500 millions d’habitants et produisant 20% du PIB mondial. Aucune politique nationale ne prend en compte un tel enjeu. Il manque à la PSDC actuelle un regard d’ensemble sur le besoin de défense de notre continent en tant qu’entité politique. Restons lucides : il ne peut pas y avoir de défense européenne sans identité européenne, qui elle-même ne peut exister sans que nos concitoyens se la soient  appropriée. Une vision européenne globale du besoin de défense s’impose donc pour y parvenir. Il est paradoxal de constater que seuls les Etats-Unis ont une vision globale de la sécurité de notre continent. Il ne s’agit pas à ce stade de vouloir substituer une approche européenne de la défense aux actuelles approches nationales mais plutôt de l’y ajouter. Au lieu de partir d’expressions de besoins nationaux pour voir ce qui est mutualisable au niveau européen, il s’agirait d’exprimer un besoin global européen et de le comparer à celui résultant de l’addition des besoins nationaux. Un processus de rationalisation pourrait ensuite conduire à une plus grande cohérence d’ensemble du dispositif européen : expression des besoins capacitaires, rationalisation du système de planification de défense, mutualisation et  partage, renforcement de l’industrie de défense. Cela concourrait  aussi  à une meilleure compréhension des enjeux globaux de défense par les citoyens.

L’Union européenne fait la force des intérêts communs des Européens mais moins facilement celle de leurs intérêts spécifiques nationaux. Elle renforce la puissance de ses Etats membres à condition qu’ils adoptent une démarche collective ; réduite à n’être qu’un instrument au service des politiques nationales, elle montre vite ses limites. L’effort doit donc porter sur l’élimination des incompatibilités entre approches nationales et européennes. Comme il en est pour les équipes de sport collectif, le succès de l’UE dépend non seulement de la qualité de ses « équipiers » mais surtout de leur capacité à jouer ensemble. Tout rôle attribué à l’UE doit tenir compte de l’intérêt de l’ensemble de ses membres. Cela vaut en particulier pour la défense, à l’heure où il devient de plus en plus difficile de l’assurer au plan national.

Jean-Paul Perruche

Président d’EuroDéfense-France

Ancien Directeur Général de l’État-major Militaire de l’UE (DGEMUE)