La Chine va-t-elle racheter l’Europe ?

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Source, journal ou site Internet : Figarovox

Date : 24 mars 2015

Auteur : Jean-Michel Quatrepoints

Adressé par Elie Billaudaz et Jean-Claude Tourneur

 

L’ambassadeur américain en Chine pose avec un membre de la délégation chinoise du sommet 2015 sur l’investissement SelectUSA le 23 mars dernier dans le Maryland. Le groupe italien Pirelli vient de passer sous contrôle chinois.

L’économiste Jean-Michel Quatrepoint analyse la stratégie d’investissements à l’étranger de l’empire du milieu.

Jean-Michel Quatrepoint est journaliste économiste. il a travaillé entre autres au Monde, à la Tribune et au Nouvel Economiste. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont La crise globale en 2008 qui annonçait la crise financière à venir. Dans son dernier livre, Le Choc des empires. Etats-Unis, Chine, Allemagne: qui dominera l’économie-monde? (Le Débat, Gallimard, 2014), il analyse la guerre économique que se livrent les trois grands empires qui règnent en maitres sur la mondialisation: les Etats-Unis, la Chine et l’Allemagne. Le groupe industriel Pirelli, dont l’histoire se confond avec celle du capitalisme italien, va être racheté par ChemChina, le géant de la chimie asiatique. Comment définir la stratégie chinoise d’investissements à l’étranger? Cette stratégie d’investissement hors de Chine des groupes publics ou privés date d’il y a seulement quelques années. En l’an 2000, il n’y avait pratiquement pas d’investissements chinois à l’étranger. En quatorze ans, ils ont été multipliés par cent. En l’an 2000, il n’y avait pratiquement pas d’investissements chinois à l’étranger. En quatorze ans, ils ont été multipliés par cent. Les groupes chinois ont commencé par investir dans des pays où il y avait des matières premières puis dans de grands marchés, aux États-Unis puis en Europe. La destination principale de leurs investissements reste les États-Unis. Ceux-ci en absorbent près de la moitié. Les groupes chinois y ont racheté des groupes alimentaires et des start-up. En Europe, ce phénomène est plus récent et s’explique en partie par le fait que les investissements chinois ont été bloqués dans quelques secteurs américains comme l’énergie et les télécommunications. En 2014, on estime qu’il y a eu 18 milliards de dollars d’investissement chinois en Europe, ce qui est relativement peu. La principale destination de ces investissements est le Royaume-Uni (plus de 5 milliards), l’Italie (3,5 milliards et demie qui vont augmenter avec Pirelli), le Portugal puis la France (avec seulement 1,5 milliards). Ils ne représentent aujourd’hui qu’un peu plus de 2% du total des investissements étrangers en Europe. C’est donc encore très marginal. Les Chinois sont pragmatiques: ils réagissent en capitalistes et sélectionnent les secteurs qui peuvent leur apporter quelque chose. En France ils ont investi dans l’immobilier, le vin et l’agroalimentaire -notamment dans des usines de production de lait: les chinois n’ont plus confiance en leurs industriels de l’agroalimentaire en raison de nombreux scandales alimentaires. Les groupes chinois investissent donc à l’étranger pour avoir le label de qualité américain ou européen dont les normes de sécurité alimentaire sont plus importantes qu’en Chine, ce qui donne confiance aux consommateurs de leur marché intérieur. Les Chinois sont pragmatiques: ils réagissent en capitalistes et sélectionnent les secteurs qui peuvent leur apporter quelque chose. Leurs stratégies sont de long terme: ils cherchent à acquérir des parts de marché ou des technologies, c’est une stratégie classique qui n’a rien de révolutionnaire. Mais celle-ci est très réfléchie et s’appuie sur leur considérable puissance financière: les réserves de la Chine sont, en effet, de 3400 milliards de dollars, le premier fond souverain chinois s’est hissé à 340 milliards de dollars et les grands groupes privés ont des capacités financières de dizaines de milliards de dollars. Cette capacité financière bénéficie également de la baisse de l’euro par rapport au Yuan. Les Chinois peuvent donc acheter en Europe pour des prix moindres. Ce mécanisme va augmenter car la Chine a besoin d’augmenter et diversifier ses actifs à l’étranger, et les européens, notamment les pays qui ont des déficits de leur balance commerciale, de leurs comptes courants et également du chômage, ont besoin des investissements chinois. Ils ont donc eu comme stratégie d’avoir une monnaie forte, qui est la deuxième monnaie mondiale après le dollar. Associée à des réserves financières importantes, cette monnaie leur permet d’acheter là où les monnaies sont faibles et où règnent les problèmes économiques. Cela peut poser problème aux Européens si les Chinois cherchent à être présents dans des secteurs stratégiques mais, en même temps, leurs investissements sont intéressants car ils sont une alternative aux investissements américains.

Quelle est justement la stratégie derrière le rachat de Pirelli?

Associée à des réserves financières importantes, cette monnaie forte leur permet d’acheter là où les monnaies sont faibles et où règnent les problèmes économiques. Le marché chinois de l’automobile représente le double du marché américain. Il est le premier producteur mondial. Les chinois ont développé une politique selon laquelle leurs constructeurs sont généralement en partenariat avec des Occidentaux. Ils ont ainsi appris le métier mais il leur manque à présent les équipements. Or une bonne partie de la valeur ajoutée d’une automobile vient de ceux-ci. Ils n’avaient pas encore de grands constructeurs dans ce domaine et en achetant Pirelli, ils acquièrent le savoir-faire et une part de marché sur le marché des pneumatiques. Il faut regarder où les Chinois investissent. En France, nos compétences dans le domaine de l’agroalimentaire, du vin, du numérique et du tourisme sont reconnues donc ils investissent dans ces secteurs. De même, ils ont investi dans le port du Pirée, car la Grèce est pour eux la porte d’entrée d’une partie de leur commerce avec l’Europe. Ils vont ainsi rechercher les avantages et les compétences de chaque pays.

Au-delà de l’Italie, la Chine est-elle donc tout simplement en train de racheter l’Europe?

 

L’Europe est plutôt rachetée par les Américains et aussi un peu par les Qataris. Les investissements chinois y restent marginaux. On ne peut dire que l’Europe entière se fait racheter: ce phénomène est inégal et varie en fonction des pays. Par exemple, le marché immobilier français est racheté par les anglais et les allemands. Ce qu’il faut regarder, c’est le capital des grands groupes du CAC 40. Celui-ci est, effectivement, devenu très majoritairement étranger. Il s’agit de fonds d’investissement, du système financier qui est plutôt dominé par les anglo-saxons. Le problème de rachat des groupes industriels est donc spécifique à chaque pays. En France, on s’est imaginé que l’on tenait le haut du pavé avec nos grands groupes. Or ceux-ci ne sont plus français: leur capital est majoritairement détenu par des actionnaires étrangers, dont les motivations premières ne sont plus celles des intérêts collectifs du pays. Lorsqu’un grand groupe possède un conseil d’administration majoritairement présidé par des personnalités internationales -qui relèvent d’ailleurs toutes du même moule- avec un management qui, lui aussi, s’internationalise de plus en plus puisque le groupe réalise les deux tiers de son chiffre d’affaire à l’étranger, la France ne devient alors plus qu’un pays parmi d’autres et les actionnaires peuvent finir par décider de fusionner ou revendre une branche pour créer de la valeur ou dégager une plus-value. L’Europe est plutôt rachetée par les Américains et aussi un peu par les Qataris. Les investissements chinois y restent marginaux. On ne peut dire que l’Europe entière se fait racheter: ce phénomène est inégal et varie en fonction des pays. Cela se traduit directement en termes d’emplois, de recettes fiscales et d’excédents commerciaux. Il y a ainsi un impact macro-économique d’une décision micro-économique. Ce fut le cas pour Arcelor, Alcatel, l’énergie d’Alstom… À chaque fois l’entreprise est petit à petit vidée de sa substance, mais cela entraine également une disparition de ses sous-traitants, non protégés par la fusion. Des centaines de moyennes et petites entreprises disparaissent alors au fil des ans et c’est ainsi qu’un désert industriel se crée.

 

Le traité transatlantique, s’il était signé, accélérerait-il ce processus?

Si l’est signé et que l’on accède au désir des grands groupes de garantir leurs investissements et d’avoir des tribunaux arbitraux où le rôle et le pouvoir des états seront réduits, il est clair que les fusions-acquisitions vont être facilitées et vont se multiplier. Celles-ci sont un phénomène normal en soi, dans la vie des entreprises. Mais il faut qu’elles aient un sens. Or, avec la financiarisation de l’économie et le développement des intérêts financiers à court terme, les fusions, démantèlements et reventes sont uniquement effectués pour des considérations financières et une fiscalité avantageuse. Cela casse les entreprises. Là réside le danger.

Est-ce que la France peut survivre avec l’abandon de son industrie ?

Dans ce processus, le plus fort l’emporte. Il s’agit aujourd’hui des groupes américains et allemands. Les groupes des autres pays disparaissent donc progressivement, absorbés par d’autres ou encore démantelés. Comme la nature a horreur du vide, d’autres groupes émergent pour les remplacer, comme les groupes chinois. Les groupes français ou italiens risquent ainsi de disparaitre, remplacés ces multinationales. Est-ce que la France peut survivre avec l’abandon de son industrie? Là est la vraie question. Pourra-t-elle maintenir son rang en basant son économie sur le luxe, le tourisme, les emplois de services à la personne et un peu d’agroalimentaire? Nos compétences dans le secteur du numérique ne suffisent pas, d’autant plus que nos start-up se font racheter par les Américains ou les Chinois. Où va-t-on désormais créer des emplois à valeur ajoutée? C’est un débat qui n’a jamais lieu parce qu’on n’ose pas le poser. Il est pourtant plus que temps d’affronter ce problème: lorsque l’on regarde les chiffres, on observe que la France est en voie de désindustrialisation.